Le défi de l’inclusion sociale : mesurer l’accès de tous à la vie démocratique et le garantir pour notre évaluation

Seuls 22% des français.e.s considèrent que la société les traite avec égalité, selon le baromètre de la confiance politique du CEVIPOF. L’inclusion de tous est un enjeu central pour notre projet d’indice de qualité démocratique, et ce à deux égards. L’indice devra mesurer l’inclusion, l’accès effectif de tous à la vie démocratique locale, et l’évaluation avec l’indice devra en tant que telle être inclusive, en impliquant le plus grand nombre.

Mesurer l’inclusion dans tous les aspects de la vie démocratique locale

L’enjeu de l’inclusion est traité dans les 4 piliers de l’indice. 

Pour la représentation, l’évaluation considère tant la participation électorale que l’accès aux fonctions électives et la protection des droits et des libertés pour éviter toute discrimination. 

Dans le pilier transparence, est traité l’accès aux données publiques et à l’information pour éviter les conflits d’intérêts, s’assurer d’une bonne gouvernance de la collectivité et permettre un engagement citoyen dans la vie locale, y compris pour des causes telles que la protection de l’environnement.

Le sujet est tout aussi prégnant pour évaluer la qualité des démarches participatives. Les habitants qui y prennent part sont généralement peu nombreux au regard de la population et  “toujours les mêmes”, les “catégories sociales les mieux intégrées et les plus âgés” étant surreprésentés. L’indice étudie ce que la collectivité met en place pour lever les barrières à la participation, assurer la représentativité des panels citoyens et modérer les échanges pour que tous puissent s’exprimer. 

Le pilier coopération s’interroge sur la cohésion et l’intégration des habitants sur le territoire, influant leur envie de coopérer et de s’investir dans la vie locale. Il cerne ainsi la qualité du “terreau démocratique”, permettant à toutes les initiatives civiques de croître.

Construire un indice avec et pour tous les acteurs locaux

La plupart des démarches et outils d’évaluation pour les processus démocratiques ont été élaborés par des experts et des agents de collectivités pour des experts et des agents. Leur formulation reflète leurs perspectives, leur niveau de technicité et leur vocabulaire, et sont donc peu accessibles pour des non experts. Concevoir un indice pour tous supposait de travailler avec tous ses futurs utilisateurs: les expert.e.s, agent.e.s, élu.e.s comme les habitants de différents niveaux de formation, âges et catégories socioprofessionnelles. Plus de 150 habitant.e.s, élus, agent.e.s et porteurs d’associations ont ainsi pris part aux ateliers de codesign organisés entre juin et septembre pour échanger sur la pertinence des critères d’évaluation et la formulation des questions.

Le vocabulaire utilisé dans les questions est en effet capital. Les professionnels de la participation citoyenne utilisent paradoxalement des termes en grande partie assez techniques et excluants. Ce constat fut sans appel lors des premiers ateliers organisés avec les habitant.e.s de Mulhouse, du Pays Basque, de Gennevilliers et de Bagneux. « Pouvoir d’agir », « co-construction ou codesign », « information à double sens » sont autant de termes de l’expertise sur la démocratie dont le sens échappe à la plupart d’entre nous. Ce travail sur l’indice était à nos yeux une opportunité pour se mettre en cohérence : s’assurer que notre langage permettre notre objectif, la participation citoyenne et l’accès de tous aux réflexions sur notre démocratie. 

Nous nous sommes donc lancés dans un exercice de traduction avec les habitant.e.s. « Pouvoir d’agir » est devenu « possibilités d’agir », la « vie locale » a été remplacée par « au quotidien », le terme « habitant” a été préféré à « citoyen », plus restrictif et abstrait. Les questions utilisant des mots aujourd’hui galvaudés et déformés, comme la “cohésion”, ont également été clarifiées pour limiter les interprétations possibles. Il s’agit d’un grand chantier, encore en cours !

Rendre l’évaluation accessible à tous

Garantir à tous la possibilité d’utiliser l’indice soulève bien d’autres questions que le vocabulaire. Compte également la longueur du questionnaire. Nous avons conçu des questions de profilage, des filtres et des questions tiroirs pour que celui-ci s’adapte au maximum à l’utilisateur, son expérience, son temps et sa curiosité. Il sera sera possible de voir les résultats dès les premières réponses et de se faire envoyer une question par jour. 

La plateforme numérique sur laquelle nous pourrons faire l’évaluation en ligne et voir les résultats devra également être accessible à tous. Nous travaillons avec une agence de design pour rendre son interface la plus simple, instinctive et ludique possible. 

Pour les sept millions de personnes qui n’ont pas accès au numérique et pour tous ceux qui n’iront pas d’eux même sur la plateforme, nous travaillons avec les territoires pilotes et le comité d’orientation sur un guide pour impliquer les habitant.e.s là où ils vivent et travaillent. Nous encouragerons et accompagnerons des ateliers d’évaluation participatifs dans les maisons de quartiers, associations et lieux scolaires. Nous concevons également des quizzs ludiques et avons le projet d’un jeu de plateau pour 2022. 

Samia Amara, agente à la mairie de Gennevilliers, et Michel Basset, président honorifique de la Société Française d’Evaluation et maire de Sainte Marie d’Alloix, nous accompagnent dans ces efforts.

Dehors le jargon! par Samia Amara

« Alors quelles sont vos propositions pour travailler le NPRU du QPV en lien avec le PDU ? ». Silence. Les yeux s’écarquillent. Une main ose se lever. « Et en français de tous les jours, ça donne quoi ? » C’est une scène fréquente: du jargon administratif utilisé sans prendre conscience qu’il ne signifie rien pour les habitants. Beaucoup de termes utilisés par les professionnel.les de la participation dans un esprit fédérateur peuvent exclure.

Par exemple, les habitant.e.s d’un focus groupe évaluant la Charte de la Vie Démocratique de Gennevilliers ont pointé que son vocabulaire les éloignait, voire les faisait fuir. Nous avons donc repensé sa rédaction pour qu’elle soit plus compréhensible et réformer certaines instances participatives. Les conseils de quartier ont ainsi désormais un budget dédié à la formation des habitant.e.s. Les agent.e.s ont pris conscience que la simplicité est un art complexe! 

La co-construction de l’indice de qualité démocratique n’échappe pas à cet exercice. Notre atelier pour agent.e.s a montré toute l’importance et la difficulté de sélectionner des mots qui parlent à tout.es. Certains termes ont plusieurs définitions possibles et des impacts différents selon la personne qui les entend. C’est le cas des mots « identité », « vivre-ensemble » ou « culture ». Nous avons longuement débattu sur la manière de choisir LE mot qui remporterait un consensus, à la fois pour se comprendre entre agent.e.s, car tous ne sont pas des professionnels de la participation, et ne pas risquer de mauvaises interprétations de la part des habitant.e.s. La co-construction de l’indice sollicite les utilisateurs pour qu’ils proposent leurs propres mots, des simplifications et des alternatives pour le questionnaire. Comme le disait déjà Paolo Freire ou Joseph Wresinski, cette réappropriation du vocabulaire est une condition essentielle à notre “pouvoir d’agir”. 

Éviter un langage d’expert.e invite le.la professionnel.le à se remettre en question pour accueillir l’expertise des autres et instaurer le rapport le plus horizontal possible. Au-delà des mots, c’est aussi le ton utilisé, la posture de l’expert.e, un rapport plus décomplexé à l’écrit, à la lecture et au numérique qui permettront une évaluation réellement participative. Cela nécessite de connaître certains codes impalpables, propres à certains publics et générations. Penser l’inclusion, c’est être soucieux.se de l’équité de traitement et de la dignité dont chacun.e a droit, et d’être capable d’aller vers l’autre sans attendre qu’il vienne à nous. On peut aussi identifier les limites du « tout inclusif ». Pour faire un parallèle, j’ai sciemment utilisé l’écriture inclusive pour cet article mais je ne suis pas sûre qu’elle le soit vraiment pour les personnes dyslexiques…

Voilà un sujet passionnant qui constitue me semble-t-il un défi de taille à relever pour revitaliser la démocratie. Il s’agit de donner l’envie au plus grand nombre de s’impliquer dans des causes qu’ils.les concernent et qui ont un impact sur le devenir de notre société. »

“Rendre l'évaluation démocratique", par Michel Basset

 

« L’évaluation participative, qui implique dans le questionnement tous les acteurs concernés par l’action ou le projet évalué, est récente en France. Depuis les années 1990, plusieurs textes insistent sur l’importance de rendre démocratique l’évaluation des politiques publiques. Tous les acteurs concernés sont ainsi invités à exprimer leur point de vue tout au long du processus d’évaluation. La multiplicité des perceptions contribue à éclairer les avis évaluatifs. Cette conception se distingue de la vision traditionnelle de l’évaluation qui fait reposer le respect des principes de neutralité et d’objectivité sur la mobilisation d’experts indépendants. Avec une évaluation participative, c’est l’expression de la diversité des points de vue qui permet de renforcer la légitimité et l’objectivité de l’évaluation.

L’analyse comparative des points de vue est un enjeu majeur de l’évaluation dans le cadre de l’indice de qualité démocratique. L’évaluation ne consistera pas seulement à recueillir de l’information et des données, mais également à les étudier. Cette étape d’analyse et d’interprétation apporte des éclairages essentiels sur les différents critères de qualité démocratique, notamment la confiance que les acteurs se portent, l’écart entre les attentes et les actions de chacun et les différences de compréhension et de vécu de mêmes événements. L’évaluation permet cette finesse d’interprétation. Celle-ci joue alors pleinement son rôle d’émancipation démocratique. »

 

Auteures : Mathilde Bouyé & Anne-Charlotte Jacquin Antony

Avec la collaboration de : Samia Amara, responsable de la participation citoyenne à la Mairie de Gennevilliers & Michel Basset, président honorifique de la société Française de l’Evaluation.